mai 13, 2022

Justin Kurzel : « La tuerie dont parle Nitram a traumatisé toute l’Australie »

Par actudujour


Le réalisateur de Macbeth et Assassin’s Creed fait le portrait d’un tueur de masse dans Nitram, avec Caleb Landry Jones, prix d’interprétation masculine au dernier festival de Cannes.

Un traumatisme australien
Justin Kurzel :
« La tuerie dont parle Nitram a eu lieu en Tasmanie, à Port Arthur, en 1996. C’était, à l’époque, la pire tuerie de masse de l’histoire, et l’événement a d’autant plus sidéré qu’il a eu lieu dans un endroit d’une splendeur exceptionnelle, très paisible, au sein d’une communauté très soudée. Tout le monde en Australie se souvient d’où il était ce jour-là, quand il a appris la nouvelle. Mais il y a aussi une génération de gens nés par la suite, qui ont moins de 25 ans, et qui ne connaissent pas vraiment cette histoire. La tuerie a engendré une telle onde de choc que, dans les douze jours suivants, une loi a été votée, modifiant les règles de vente et de possession d’armes automatiques et semi-automatiques. Shaun Grant, le scénariste, et moi, étions très conscients que c’est un sujet très sensible pour beaucoup d’Australiens. Les blessures sont encore vives. Shaun vit à Los Angeles, c’est à dire dans un pays où les mass shootings sont le lot quotidien de la population, un pays qui se demande si une loi permettant un meilleur contrôle des armes à feu pourra être adoptée un jour. Shaun a clairement envisagé Nitram comme un film appelant à une gun reform. Quand j’ai lu la scène où Martin entre dans une armurerie et se procure des armes aussi facilement que s’il achetait du matériel de pêche, sans besoin du moindre permis, ça a résonné plus fort en moi que n’importe quelle tribune ou édito. Il y avait quelque chose dans l’horreur et l’absurdité de cette scène qui m’a poussé à faire le film. »

Du Texas à l’Australie
« J’étais déjà un admirateur de Caleb (Landry Jones), je l’avais vu dans de nombreux films, et j’ai très vite pensé à lui après avoir lu le scénario. Il est Texan, pas Australien, mais ce n’était pas très gênant dans le sens où il y a quelque chose chez Caleb qui transcende sa propre identité. Il est très polyvalent. C’était d’ailleurs intéressant de parler à un outsider de cette histoire, une histoire que tous les Australiens connaissent, mais pas le reste du monde. Les Texans et les Australiens sont liés par ce rapport incroyable qu’ils ont au paysage, aux grandes échelles, à l’immensité, aux espaces infinis. D’ailleurs, beaucoup d’Australiens, quand ils vont aux Etats-Unis, adorent visiter le Texas ! Donc, même s’il venait de l’autre bout du monde, il y avait quelque chose dans les particularismes texans qui préparait Caleb à notre film. »

Nitram
Ad Vitam

 

Itinéraire d’un monstre
« En Australie, Martin Bryant est considéré comme un monstre. Nitram raconte comment il est arrivé à ce moment où il devient un monstre, où il prend cette décision horrible. On examine sa solitude, son éducation, son rapport à ses parents, aux autres personnes de son entourage… On ne cherche pas à créer une empathie mais à faire s’interroger le spectateur sur le sentiment de familiarité que peuvent provoquer certaines scènes ou situations. Car on peut reconnaître ce personnage, certains de ses traits, il peut nous évoquer quelqu’un qu’on aurait croisé dans notre vie, peut-être à l’école… Une connexion s’établit. Et petit à petit, on se dirige vers cette scène où il achète des armes, à cette obscénité consistant à pouvoir se procurer des armes aussi facilement. Je ne voulais pas spécifiquement faire un film politique, mais ça l’est, de fait. »

Kurzel unplugged
« Après quelques films très bruyants, très intenses, je voulais revenir à quelque chose de plus contenu, de plus simple. Travailler de nouveau avec Shaun, qui a écrit mon premier film, Les Crimes de Snowtown. Je suis revenu vivre en Australie depuis trois ou quatre ans, après avoir habité à Londres pendant six ans, et je souhaite de nouveau raconter des histoires australiennes. Le Gang Kelly, mon précédent film (sur le brigand Ned Kelly, une sorte de Jesse James australien, un film sorti directement en vidéo en France – ndlr) jouait sur la notion de vérité et de folklore, sur ce qui est vrai ou pas, sur la façon dont l’histoire de quelqu’un peut lui être volée, arrachée. Le film était porté par une énergie assez extrême, et Nitram est une sorte de réaction à ce film : les deux traitent de la violence mais selon des modalités totalement opposées. Cette fois-ci, je recherchais quelque chose de très simple, de dépouillé. »

Nitram, de Justin Kurzel, avec Caleb Landry Jones, actuellement au cinéma.





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